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Préfaces aux pas étranges de G.K.Chesterton

      L'histoire d'un objet ou d'un homme passant totalement inaperçu ne peut être écrite. Elle existe pourtant, mais ne peut être connue, ni même imaginée sans devenir aussitôt l'histoire de son échec.

Hawley Griffith qui croyait en devenant invisible s'affranchir de son humaine condition et dominer le monde échoue dans son entreprise; bien qu'étant physiquement invisible, il ne disparaît pas, il ne passe pas inaperçu. De son être visible subsistent les traces de ses pas et les livres de notes où sont consignées ses recherches. *

Si ce qui passe réellement inaperçu disparaît au point de n'avoir pratiquement jamais existé, ce qui y échoue nous livre des signes physiques, indices d'une absence visible, et des idées, hypothèses et extrapolations. Ces deux pistes nous conduisent à l'inaperçu, en partant de son échec.

L'échec à passer inaperçu est aussi une victoire du regard et, plus fortuitement, un jeu des circonstances. Passer inaperçu (comme ne pas se faire remarquer) n'est pas tant un acte qu'un moment. Moment où l'agencement du décor, de la perception et d'un sujet génère un angle mort, ouvrant un passage, soustrayant ce sujet à la perception.

Passer inaperçu est un moment, le moment où sujet, environnement et regard s'accorde en une négation, passer in aperçu, ne pas se faire remarquer. Tout l'inaperçu est dans ce ne pas , moins une action ou une inaction qu'une inactivation, une sorte d'action négative. La circonscrire ne peut se faire qu'en s'attachant aux éléments qui participent de cette inactivation (sujet, perception, décor) pour en étudier les combinaisons, les relations et approcher ainsi au plus près de l'endroit où ils se fondent et s'engloutissent en un point aveugle qui est le lieu de l'inaperçu.

Il s'agit bien d'aveuglement puisque passe inaperçu quelque chose ou quelqu'un qui est sous nos yeux. Le voleur de la nouvelle qui suit est d'ailleurs démasqué par la seule personne qui n'était pas en mesure de le voir physiquement. La vision d'un objet a lieu lorsque celui-ci est extrait du monstrueux flux visuel saisi par l'oeil (sur le moment ou plus rarement par un travail de l'inconscient, c'est à dire en faisait appel au choix à notre «mémoire morte» ou à notre «mémoire vive»). Nous ne voyons pas ce qui est sous nos yeux, le réel est trié par l'oeil qui n'en garde qu'une partie. L'oeil est un instrument de cécité autant que de vision.

Ce tri de l'oeil n'est pas aléatoire, celui-ci saisit avant tout les objets qu'il considère comme remarquables et ce choix du remarquable est fonction de ce qu'il connaît déjà. Fonds d'images constamment augmenté des nouveaux objets «remarqués». Ces nouveaux objets sont retenus parce qu'ils apportent quelque chose à ce fonds, soit qu'ils le modifient (nouveau), soit qu'ils le confortent (familier).

En marge de ces deux catégories se trouve tout ce que l'oeil ne voit pas et donc ignore. Ce qui est trop neuf pour simplement être appréhendé, identifié par l'oeil. Ce qui est trop familier pour solliciter constamment notre attention (par exemple notre respiration). Ce qui, entre le nouveau et le familier, forme l'immense zone de l'habitude:

inouï - neuf - habituel - familier - intégré

Le flux visuel est trié par l'oeil selon ce spectre dont seuls certains segments sont pris en compte. Glisser de l'un à l'autre c'est échapper à la vue sans fuir ni se cacher, c'est l'opération subtile de l'inaperçu.

Passer inaperçu ou, consciemment, passer à l'inaperçu est un jeu avec les regards, avec la qualité et la quantité de ces regards. Si, malgré des perquisitions approfondies, les policiers échouent à retrouver la lettre volée, c'est que, bien que sous leurs yeux, la lettre n'est pas «dans le champ de leur investigation». Inversement, si Auguste Dupin peut retrouver cette lettre, c'est parce que son intellect est, il le dit lui-même, proche de celui du voleur. Chaque individu, chaque groupe d'individus possède son propre fonds de mémoire visuelle, tout environnement est ainsi sous les feux croisés des regards qui le constituent. **

Passer au travers de ces filets, tous particuliers, semble impossible. Ce serait compter sans l'incroyable densité du champ visuel que le ou les regards ont à couvrir. Aucun sujet ne passe inaper-çu en tant que tel. L'inaperçu est une combinaison d'éléments parmi lesquels il faut compter le rôle de l'environnement. Ainsi des différents motifs de camouflage adaptés chacun à un terrain particulier, destinés à s'y fondre, pierre et neige, branche et feuillage, métal et béton, inutiles et survisibles dès que ce terrain change.

Dans toute situation de vision, nous sommes forcés de considérer, non seulement les éléments en jeu mais surtout leurs interactions constantes. Chaque élément est moins intéressant en lui même que mis en situation. Un objet, une personne émettent quantité de signaux visuels qui les définissent, mais ces signaux doivent être vus en relation avec l' environnement pour devenir message . Peu importe l'élégance de telle veste que je choisis de porter si je me trouve avec deux personnes portant exactement la même. Tout signal n'est donc pas considéré en lui-même mais en rapport avec l'environnement dans lequel il est émis. Ce rapport signal/bruit mesure l'intensité du message de l'objet. Une bougie dans une pièce noire émet un message lumineux fort en regard du bruit ambiant. Cette même bougie dans un jardin en plein jour émet le même signal mais le rapport au bruit lumineux ambiant rend son message quasi-nul.

N'importe quel signal peut se fondre dans le bruit ambiant, inversement n'importe quel bruit contient une multitude de signaux mineurs, de messages dissimulés. Appliqué à la question de l'inaperçu, le jeu sur le signal et le bruit se révèle un outil particulièrement adapté. Flambeau, dans la nouvelle qui nous occupe, réussit, en modifiant simplement un signal ambivalent, à se fondre dans le bruit ambiant. Il échappe à deux regards croisés par sa lecture très fine de l'environnement, comme d'ailleurs la lettre volée échappait au regard de la police.

Il importe, pour celui qui doit passer à l'inaperçu, de moduler le signal qu'il émet afin que celui-ci se fonde dans le bruit. Se caler sur le bruit c'est comprendre ce qui constitue le bruit de fond d'un environnement, c'est à dire saisir le spectre de vision de celui qui nous regarde et s'y conformer. Qui regarde ? Que voit-il ?

À la figure de celui qui disparaît est inévitablement associée la figure de celui qui regarde, qui cherche. Il s'agit d'un couple qui ne s'oppose pas mais au contraire se cherche. Celui qui disparaît doit comprendre celui qui discerne pour sortir de son champ de vision, celui qui discerne doit comprendre celui qui disparaît pour le retrouver dans les replis du visible.

Ils finissent presque par se confondre, celui qui disparaît regarde celui qui le regarde. Celui qui discerne doit se faire discret ; s'il cherche activement l'autre, va émettre un message de recherche. Or, plus ce message est fort, plus l'autre le perçoit et peut agir en conséquence.

Gagner ce jeu dialectique dépend des mêmes circonstances que pour n'importe quel jeu. Soit être le plus fort, le plus fin en l'occurrence. Soit avoir de la chance, que l'environnement nous soit favorable. Soit enfin ruser, tricher, ainsi de ce texte dont l'une des notes a été amplifiée jusqu'à servir de couverture. Passer inaperçu, dans le champ du réel, dépend d'une combinaison de ces trois facteurs, souvent compliquée par le fait de ne savoir ni qui nous cherche ni qui l'on cherche.


* H.G. Wells, l'homme invisible.


** E.A. Poe, la lettre volée.

Plus généralement, le XIXème siècle fournit une importante grille de lecture de l'inaperçu, notamment parce qu'il voit naître ses conditions modernes avec l'apparition de l'idée de foule, de la reproduction technique, etc.

Les pas étranges, 2004

édition de la nouvelle de G.K.Chesterton précédée d'un texte sur la question de l'inaperçu, la part de réel qui, présentée au regard, lui échappe pourtant.

edition of G.K Chesterton's short story The Queer feet assorted with a foreword by the artist on the question of the Unseen, the part of the real which, although visible, escapes the eye.

       
       
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